Janice Deul est activiste, conservatrice de musée et journaliste afro-néerlandaise. Elle défend la diversité et l'inclusion dans les médias, les arts et - principalement - la mode. Son activisme prend vie à travers ses écrits, ses interventions dans des conférences, l’organisation d’ateliers et par le biais de sa plateforme Diversity Rules, fondée en 2014. Elle co-organise actuellement une exposition sur la couture, la beauté et les styles présents dans la communauté noire. “Voices of fashion”, est une exposition présentée au Centraal Museum Utrecht. Elle se tient jusqu'au 15 août 2021”.

Hello Janice, peux-tu me raconter ton parcours?

En ce qui concerne mes origines, je suis née à Rotterdam de parents surinamais. Le Surinam a été colonisé par les Pays-Bas. Mes parents sont donc venus aux Pays-Bas en 1958. Ma mère est arrivée la première pour voir si la vie était agréable et mon père est arrivé plus tard. Nous sommes 6 enfants et nous avons emménagé à Alphen-sur-le-Rhin, une ville près de La Haye. Nous étions la seule famille noire. À l'école, chez les scouts, au sport, nous étions les seuls enfants noirs mais ce n'était pas un problème. Je me sentais spéciale. Nous étions appréciés et aimés. Mes parents nous disaient que nous pouvions faire et devenir tout ce que nous voulions tant que nous étions prêts à travailler pour cela. J'ai grandi avec des étoiles dans les yeux et une très bonne estime de moi-même.

J'ai étudié la linguistique et la littérature néerlandaises à l'Université de Leiden, où j'ai rejoint un club d'étudiants puis une sororité. J'étais à nouveau la seule femme noire ou la première femme noire. Ce fut pareil dans l'édition où j'ai commencé à travailler. Être la seule fille noire, c’est l'histoire de ma vie. Toutefois, cela ne me dérangeait pas.

Comment a commencé ton combat pour la diversité et l'inclusion dans le monde de la mode ?

La diversité et l'inclusion ne sont pas des sujets nouveaux. On en parlait dans les médias dans les années 80 mais je ne voulais pas être "dérangée" car ce n'était pas un problème pour moi à l'époque. Je pensais que si l'on travaillait dur, on pouvait obtenir tout ce que l'on voulait. Cette idée résonne encore chez les Blancs ou les Noirs qui ont réussi, lorsqu'on aborde la question de l'exclusion. Lorsque j'étais rédactrice pour des magazines de mode et de lifestyle, je n'avais pas réalisé que la société et le système fonctionnaient en faveur de certains et contre d'autres. Je l'ai réalisé il y a seulement huit ans, lorsque j'ai rencontré une jeune fille noire qui voulait devenir mannequin. Elle était magnifique, alors je lui ai dit d'essayer les agences de mannequins. Elle m'a dit qu'elle avait essayé de s'inscrire dans plusieurs sortes d'agences de mannequinat mais que celles-ci lui répondaient systématiquement : "Tu es superbe mais nous en avons déjà une", c'est-à-dire une mannequin noire. J'étais dévastée d'entendre cela. C'était un signal d'alarme pour moi et plus tard, la jeune fille m'a avoué qu'elle avait été surprise par ma réaction, elle m'a dit : "Comment se fait-il que tu ne sois pas au courant ?". Comme je te l’ai dit, je n'ai jamais vécu ces expériences. J'étais naïve et j'ai réalisé que je devais faire quelque chose à ce sujet. À ce moment-là, je travaillais depuis plusieurs années dans l'industrie de la mode. J'avais remarqué que les mannequins noir.e.s étaient rares sur les couvertures, j'avais posé la question une première fois puis j’avais laissé tomber. Quelques années plus tard, j'ai reposé la question et on m’a répondu ceci: "nous voulons des mannequins noir.e.s mais nous n’en trouvons pas " ou " les mannequins noir.e.s ne vendent pas". Cela m'a ouvert les yeux et j'ai ensuite pu participer à une conférence Ted Talk sur le pouvoir de la mode, et cette histoire y figurait. C'est le début de mon activisme dans le domaine de la mode. J'ai commencé à parler des inégalités, des critères de beauté et de la représentation des corps noirs dans les médias.

La mode n'est pas un sujet isolé. Le mouvement Black Lives Matter (BLM), l’a bien montré. C'est un signal d'alarme pour les Blancs mais pas pour nous. Pour la première fois, depuis des années, les journalistes de la mode sont prêts à coopérer avec des personnes dites “racisées”. Ils étaient tous et toutes à la recherche de personnes noires à interviewer. Après 7 ans d'activisme, j'ai été interviewée pour la première fois par Elle Netherlands. J'ai dit à l'intervieweur : "C'est vraiment génial que vous m'interviewiez, mais c'est dommage que George Floyd ait dû mourir pour que vous me contactiez. Où étiez-vous il y a cinq ans?". Les médias étaient focalisés sur les expériences personnelles de racisme. Ils se sont concentrés sur les douleurs individuelles. J’ai détesté cela parce que, de mon point de vue, nous devrions nous concentrer sur le système dans son ensemble. Ces histoires personnelles sont une distraction. Elles réduisent le racisme à des femmes et des hommes qui ont eu une mauvaise expérience. Elle ou il a été discriminé injustement à cause de son nez ou ses cheveux or il faut voir plus large.

"Il faut utiliser le pouvoir de la mode, de la culture ou de l'art pour rendre la société plus inclusive"

Nous devons aller plus loin. Nous avons besoin de mannequins noir.e.s, mais aussi de journalistes noir.e.s, de stylistes noir.e.s, de photographes noir.e.s, etc. Il faut aussi arrêter de stéréotyper les mannequins noires car on voit souvent le même type de femmes noires. C'est le grand défi, nous devons travailler à un paysage culturel inclusif. Je veux diffuser ce message : "Il faut utiliser le pouvoir de la mode, de la culture ou de l'art pour rendre la société plus inclusive". Je mets en avant cette vision dans des talk-shows, à la radio, à la télévision ou dans des articles. Par exemple, j'ai été la première personne aux Pays-Bas à écrire sur l'appropriation culturelle. J'ai également écrit un livre sur les cheveux noirs avec une blogueuse. Parler de ces sujets dans les médias c’est les rendre visibles.


Je suis actuellement en train d'écrire un guide destiné au mode de la mode afin qu’il devienne plus inclusif.

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre projet de livre ?

C'est un manuel d'inclusion pour l'industrie de la mode. Comment pouvons-nous être plus inclusifs: en travaillant dans la mode, en la portant, en la créant, en la commercialisant et en l’enseignant. C'est un sacré boulot. J'écris ce livre avec la chercheuse en médias Charlotte Dwyer. Le livre sera publié en septembre de cette année.

Je m'engage à promouvoir l'inclusion et la diversité, c'est pourquoi j'ai également co-organisé cette merveilleuse exposition de mode intitulée Voices of Fashion au Centraal Museum, un musée d'art des Pays-Bas. Cette exposition célèbre la mode, la couture, la beauté et les styles noirs, mais elle aborde également l'eurocentrisme dans dans la mode et l'art.

Par ailleurs, vous possédez la plateforme Diversity Rules pouvez-vous nous en dire plus ?

Cela a commencé en 2014 sur Facebook et plus tard sur Instagram. Je l'utilise comme un outil d'inspiration. Je veux juste montrer comment la mode devrait être faite et devrait ressembler. À cette époque, nous, aux Pays-Bas, étions très en retard. On voyait à peine des modèles noir.e.s sur les couvertures. Je partage des images de beauté qui ne répondent pas aux canons de beauté. Il ne s'agit pas seulement des femmes noires, mais c'est la partie principale de mon activisme. Les femmes noires sont au bas de toutes les hiérarchies dans notre société occidentale. Dans le monde entier, nous sommes moins protégées, respectées et soutenues. Historiquement, notre beauté n'est pas du tout célébrée, car nous sommes loin de l'idéal de beauté en raison de notre couleur de peau, de nos cheveux, etc. Il est donc important pour moi de me concentrer sur les femmes noires, sur leur taille, leur âge et leur handicap. Je veux que toutes les différences de ce monde soient célébrées. Les critères de beauté sont dépassés. Je partage également des articles sur de nombreux sujets. J'écris et je m'exprime sur le colorisme, les cheveux noirs, l'influence du colonialisme et de l'esclavage dans la mode.

Comme tu l’as dit, les femmes noires sont très éloignées des normes de beauté établies par le Nord global. Nous grandissons souvent avec une petite estime de soi. En quoi la représentation est-elle donc importante ?

J'ai grandi en ayant l'impression que je pouvais être la reine des Pays-Bas. Tous les enfants, en particulier les filles noires, doivent grandir avec l'idée qu'ils ou elles peuvent devenir et faire ce qu’ils ou elles veulent. Quand on n’est pas représenté dans tous les domaines de la société, on se dit que nos choix sont limités. On se construit en fonction de notre environnement, des images de la mode et par ce que l’on voit à la télévision. Disons que le personnage noir est le méchant ou que la fille noire est une prostituée ou une droguée. Les petites filles noires veulent, elles aussi être la reine ou la princesse. La mode dicte ce que nous considérons comme beau et qui nous considérons comme étant beau. Si Vogue met en couverture un mannequin aux cheveux verts, au nez bleu et aux jambes poilues. Demain, tout le monde sera enclin à dire "oh, c'est beau", surtout si c’est fait avec répétition. C'est pourquoi la mode est importante. L'idée de la beauté est reproduite dans les publicités, les films et la télévision. Si dans les contes de fées, la princesse est toujours blonde aux yeux bleus, en tant que fille noire, c’est impossible de se sentir valorisée.

Aujourd'hui, nous avons beaucoup de mannequins noir.e.s dans les campagnes, mais comment pouvons-nous détecter un réel changement du woke washing ?

C'est aussi ce qu'on appelle le tokenism. Une personne noire (généralement le même type de femme noire) est utilisée à des fins de marketing. Le fait d'être noir.e est souvent utilisé comme un outil, pour vendre et montrer à quel point, la marque street, moderne et “woke”. Mais Dieu merci, grâce aux médias sociaux et aux militants, les consommateurs sont plus conscients. Ils savent quand il s'agit d'un coup de publicité. Ils interpellent les marques sur les réseaux sociaux. Je suis une militante, mais nous devrions tous l'être et réagir lorsque quelque chose ne va pas. Nous devons leur demander "pourquoi vous choisissez un modèle noir pour votre couverture alors qu'aucun noir ne travaille pour votre entreprise". J'espère que le secteur et la société dans son ensemble dépasseront ce stade et considéreront la diversité et l'inclusion comme une évidence, comme une superpuissance. La diversité que vous voyez dans une ville doit être reflétée dans chaque magazine.

"Nous devons veiller à ce que la durabilité et la diversité aillent de pair"

Chez COSH ! Nous travaillons pour plus de durabilité dans l'industrie de la mode. Est-ce que vous explorez ce sujet dans vos articles ?

La mode durable est une grande affaire maintenant et c'est l'un de mes points d'intérêt. J'aime beaucoup le vintage. Pendant le lockdown dû au Covid-19, l'industrie de la mode a reçu un signal d'alarme. On ne peut plus travailler comme ça. Les marques doivent changer leur façon de produire. Il faut moins de collections et de défilés. De nombreuses parties du secteur se sont réunies. J'espère également que le mouvement BLM influencera l'industrie de la mode en ce qui concerne la diversité et l'inclusion, comme Covid-19 a influencé l'industrie du vêtement pour qu'elle devienne plus durable. Malheureusement, nous ne voyons pas les designers réclamer plus de diversité et de durabilité dans l'industrie. J'ai introduit ce sujet à l'université en donnant des conférences. Aujourd'hui, j'aborde le thème de la mode durable avec la diversité et l'inclusion. Je parle aussi de zéro déchet et je fais le lien avec les énergies et la sauvegarde de la planète. Chaque fois que je suis à une conférence ou un événement sur la mode durable, je cherche des personnes de couleur. Où sont-elles ? Comment se fait-il qu'elles soient peu nombreuses ? Nous devons veiller à ce que la durabilité et la diversité aillent de pair, car il faut inclure et représenter tout le monde.

Lorsque je travaille en profondeur sur la question de l’éco-responsabilité, je vois un lien avec le colonialisme, l'exploitation du Sud en faveur du Nord (ressources, travailleurs, violations des droits de l'homme...). Votre exposition aborde-t-elle ce sujet ?

Oui, certainement. L'exposition est une célébration de la mode noire et de la musique noire. C’est aussi une révélation pour les personnes qui ne réalisent pas que le système de la mode est enraciné dans un système de colonialisme et que ce passé colonial influence encore la façon dont nous regardons les gens dans l'industrie de la mode. La beauté et les créateurs et créatrices noires ne sont pas mis en valeur dans ce secteur. Par exemple, les créateurs noirs ne sont généralement pas considérés comme des " designers " ou des " couturiers ". La mode noire n'est pas considérée comme un art, c’est un look ou une tendance. Les Noirs créent la mode, nous sommes et respirons la mode. Nous créons les tendances mais on ne nous donne pas de crédit. L'exposition montre toute la beauté de la mode noire et elle vous encourage à aller plus loin.

Les créateurs noirs ne sont pas présents dans les musées, alors qu'ils font un travail révolutionnaire. Nous espérons que l'exposition sera un point de départ pour remédier à cette situation.

Visitez l'exposition

Pour en savoir plus sur la diversité et l’inclusion consultez ces deux blogs:

Vers une acceptation totale de notre corps et Le manque d'inclusion et de diversité dans le secteur de la mode.